sappia_photoLa résistance à la « provencialisation » de Nice, destinée à gommer définitivement sa spécificité, fut d’autant plus difficile que les érudits Niçois, seront contraints par la force des choses (c’est le cas de le dire…) de limiter leur action à l’aspect culturel. Néanmoins, deux personnages se détachent qui, plus audacieux que leurs collègues, portèrent l’estoc sur le terrain politique, mais toujours subtilement et en y mettant les formes. Le premier est un personnage exceptionnel, oublié durant les dernières décennies, mais remis à l’honneur par la récente la publication de son livre interdit Nice contemporaine, Henri Sappia. Ce grand érudit est né en 1833 à Touët de l’Escarène. Très jeune il se fit remarquer par ses idées progressistes, (bien que ses études classiques aient été surveillées par son oncle, le chanoine Pierre Sappia, et qu’il ait suivi ses cours au Collège jésuite de Nice). Il devint secrétaire du célèbre républicain italien, Mazzini. Le goût de la liberté le mena à Naples, à Rome, à Turin, en Sicile avec Garibaldi, en exil à Londres avec Mazzini ; condamné à 15 ans de prison par la justice de Napoléon III et libéré à sa chute, il participa au déclanchement de la Commune de Paris et soutint les indépendantistes niçois en 1870-71. Enfin, après une absence de près de cinquante ans, il revint à Nice vers 1885 et fonda l’Acadèmia et la revue Nice Historique en 1898. Beaucoup, dans le parti des intellectuels profrançais, expliquèrent ce retour par un reniement de ses engagements anciens. Cette explication insultante, et qui semblait aller dans le sens de la puissance annexante, est totalement inexacte ; qui connaît la vie de Sappia, faite de sacrifices, de privations, d’élévation morale, ne peut que s’inscrire en faux contre cette assertion aussi stupide que mensongère. Sappia, en aucune manière ne pouvait « changer ». La vérité est toute autre : Sappia, âgé, fatigué, usé par les luttes politiques, tenait à accomplir une dernière mission et c’est la raison qui le poussa à revenir par tous les moyens à Nice, ville qu’il aimait. L’homme à la nuque raide s’imposa le terrible devoir de courber l’échine pour sauver de l’oubli certains épisodes cruciaux de l’histoire de Nice. Des amis influents touchés par sa misère intervinrent en sa faveur, et en 1899 un arrêté municipal du maire Sauvan lui accordera un poste de professeur d’italien dans les écoles municipales ; c’était, pensaient certains, un bon moyen de le tenir. Quelques mois auparavant, il avait fondé la revue Nice Historique. Sappia avait dû montrer patte blanche et donner des gages au pouvoir, notamment celui d’admettre l’annexion de Nice comme honnête et légitime, ou tout du moins ne pas polémiquer sur ce sujet. En outre, il était précisé noir sur blanc dans la revue que « toute discussion purement politique et religieuse était sévèrement interdite », ce qui était un bel exemple de démocratie…

Plus encore, le préfet du département, Gabriel Leroux, toute une kyrielle d’hommes politiques et de bourgeois dévoués à la France, de qui ils tenaient postes et honneurs, avaient donné leur haut-patronage à la revue et infiltraient l’Acadèmia : tout ce beau monde doré sur tranche encadrait l’ancien communard, propagandiste de l’indépendance de Nice que l’on croyait revenu à résipiscence ; l’os qu’on lui avait jeté à ronger, (en l’occurrence le poste de professeur d’italien) lui permettait à peine de subsister très modestement et s’il ne voulait pas le perdre, il convenait de ne pas aborder certains sujets interdits. Sappia, Docteur ès-Lettres en Philosophie, en Droit et éminent latiniste, se mit à l’œuvre. Dans l’impossibilité de poursuivre lui-même la lutte, il s’attacha à transmettre tout son savoir à la postérité, afin que pas une miette du passé de Nice ne soit perdue ; puisqu’il lui était interdit de commenter politiquement des faits historiques pour­tant irréfutables, il les mit en exergue et les diffusa dans des centaines d’articles. Il explique lui-même son action : « Guidé dans mes efforts par tous les vrais Niçois, j’accomplirai l’œuvre qui a toujours été le vœu le plus ardent de mon cœur : offrir à ma Nice bien-aimée et à mes concitoyens, une histoire certaine, dégagée de tout parti pris et basée sur des documents irréfutables… ». Ainsi, grâce à lui, la postérité pourrait profiter de son legs et faire justice de certains mensonges éhontés. Sappia mit toute sa pugnacité et son érudition au service des hommes qui, après lui, seraient libres de dire la vérité et pour cela il doit être grandement remercié. Ce personnage immense disparut le 29 septembre 1906, terrassé par les privations et le travail dans son modeste logis de la rue de la République.

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nice_contemporaineToute la bourgeoisie, propagandiste de la puissance annexante, qui l’avait laissé croupir dans la misère, tout en l’honorant de baveux compliments, couvrit sa mémoire de fleurs, sans doute afin qu’elle soit mieux enterrée. Quelques-uns furent plus sincères ; Le Petit Niçois, entre autres, lui rendit un hommage mérité : « …Il appartenait à cette génération de forts qui préféraient porter la croix sur l’épaule plutôt que sur la poitrine. Aujourd’hui, las d’agir et non d’espérer, c’est à l’étude du Comté niçois qu’il appliqua son intellectualité et sa culture… ». Sappia disparu, le clan des notables stipendiés par la France prit les choses en main et la revue Nice Historique, bien que de bonne tenue, (seulement en ce qui concernait les sujets ne prêtant pas à polémique), véhicula sans vergogne les mensonges les plus éhontés sur le « rattachement » de 1860, comme elle fit l’impasse la plus totale sur la dictature instaurée à Nice en 1870 et 71 par le pouvoir français. Ceux qui se voulaient les « gardiens du Temple » niçois, laissèrent sans mot dire se détériorer les monuments rappelant la liberté de Nice, comme l’ancien Hôtel de ville et la statue de Garibaldi ; des journalistes de L’Eclaireur s’en émurent, notamment dans un article du ler janvier 1907 : « Maintes fois déjà nous nous sommes élevés contre le regrettable abandon dans lesquels les services compétents laissent certains points de la ville. Un des endroits les plus délaissés est assurément cette place Garibaldi, laquelle, quoi qu’en ait dit Jean Lorrain, n’est pas seulement réservée aux flâneries des transalpins, fraîchement débarqués dans notre ville. Cette place, que domine la noble prestance, statufiée en pur Carrare, de l’héroïque Garibaldi, est vraiment dans un déplorable état. Le bassin qui s’arrondit au milieu de la place aurait grand besoin d’un sérieux nettoyage… ». Les « Gardiens du Temple », faisant assaut de veulerie, ou montrant une parfaite inculture (à moins que ce soit une combinaison des deux) se livrèrent à une formidable falsification historique qui prit un tour encore plus forcené quand le fascisme italien commença à revendiquer Nice. Le prétexte était rêvé pour que le coq gaulois, masque la vérité sur la confiscation des droits de Nice. Le Conseil de rédaction de L’Acadèmia, composée alors des éléments que l’on sait, se réunit le 24 juin 1933 à la Villa Masséna, pour délivrer une belle déclaration patriotique de circonstance : « …Nous n’avons pas à affirmer notre indiscutable loyalisme envers la patrie française, que nos pères ont librement adopté en 1860 dans des conditions officielles et historiques, sur lesquelles il serait injurieux de revenir. Il faut donc qu’on sache bien en Italie que nous ne renierons jamais la signature de nos pères qui se conformèrent librement et par un vote unanime, aux décisions prises en 1860, et en plein accord par le gouvernement de l’empereur des Français Napoléon III et celui du roi de Sardaigne, Victor Emmanuel II… ».

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Suivait l’inévitable couplet sur les « morts sacrés » destiné à mettre les contradicteurs au garde-à-vous immédiat : « La mort glorieuse de milliers de fils de Nice et de notre ancien Comté, tombés au champ d’honneur pour la France, en témoigne… ». Défendre la cause du non-retour de Nice à l’Italie était juste, mais les arguments étaient d’une parfaite mauvaise foi ; le prétexte des revendications italiennes, ne justifiait en aucun cas la transgression de la vérité historique. Tous ces érudits, aux ordres, dignes successeurs des Malausséna, Carlone, Avigdor et Lubonis, auraient dû savoir et proclamer que l’Italie n’avait absolument aucun droit sur Nice en vertu de l’acte officiel du 27 mars 1860, par lequel Victor-Emmanuel II renonçait pour lui et ses successeurs à toute souveraineté sur le Comté de Nice. Le fait que le gouvernement de Victor-Emmanuel III réclamât indûment Nice, ne transformait pas pour autant l’escroquerie du plébiscite de 1860 et la dictature de 1871, en d’honnêtes entreprises. Les prétentions infondées de l’Italie donnaient une belle occasion au pouvoir français d’escamoter ses turpitudes derrière un patriotisme théâtral à la fois malsain et burlesque ; il trouva comme en 1860 des relais à Nice ; on en trouve toujours et à pas cher, car titres et rubans ne coûtent pas grand chose et sont fort appréciés. Il est inutile de revenir sur les termes « nos pères ont librement adopté », « les conditions officielles et historiques », « se conformèrent librement et par un vote unanime ». Nous avons vu plus haut ce qu’il en a été et ceux qui ont osé rédiger ce texte étaient au mieux des ignorants, au pire d’indignes faussaires. Une phrase ajoutait la cerise d’arsenic sur le gâteau du mensonge : « les conditions sur lesquelles il serait injurieux de revenir ». N’en déplaise à ces messieurs, la vérité n’est injurieuse que pour celui qui la trahit, non pour celui qui la met à jour. Or, en l’espèce, l’injure faite aux Niçois d’autrefois était ce texte mensonger.