Ceux qui font de Nice une cité provençale mettent en avant deux sortes d’arguments, l’un historique, l’autre linguistique. Ils n’hésitent pas à affirmer que la langue niçoise n’est qu’une altération du provençal se caractérisant par une évolution de la graphie et de la phonétique, qui ne ferait d’elle qu’un sous dialecte. En fait, le Niçois tout comme le Provençal et d’autres langues sont des dérivés du bas latin. Le nissart à ses particularités et s’il s’apparente par certains côtés au provençal, ce n’est point parce qu’il en découle, mais du fait que les deux langages ont une racine latine commune. Cette controverse d’ailleurs est vaine, car dans l’absolu, même si les tenants du Provençal avaient raison, et c’est loin d’être le cas, ce ne serait encore pas la preuve que le Pays de Nice est provençal de mœurs, de sang et de cœur, car l’histoire prouve l’inverse. Comme le disait très justement Stéphane Bosio, « Ce qui crée l’individualité d’une population, c’est la somme de ses intérêts et de ses affections, déterminant en elle la volonté de former une commune, une province, un Etat, quelle que soit la langue qu’elle parle, quelle que soit la configuration géographique du pays qu’elle habite ».

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Certes la Provence a constitué une entité politique jusqu’en 1486 et elle conserve depuis une forte individualité ; mais il est hors de question d’y incorporer la région niçoise, au motif d’une communauté de langue et de race, car notre région a elle aussi conservé une forte individualité. La nature originale du Pays de Nice, sa faune, sa flore, le caractère de ses habitants sont bien particuliers et ne s’apparentent pas à la Provence. Dès le Xle siècle, Nice affirma une volonté particulière, celle de se différencier des autres villes, par ses lois et son statut. Les Niçois n’acceptèrent leur sujétion aux dynasties et d’Aragon et d’Anjou que par une union personnelle consentie, non par une vassalité imposée ; mais bientôt, le caractère provençal qu’avait pris la domination de ces princes déplut aux Niçois et ils s’en affranchirent. De 1166 à 1176 en 1229, en 1365 et définitivement en 1388. Gioffredo relate que le 20 janvier 1348, les principaux seigneurs de Provence reconnurent la reine Jeanne pour souveraine, et que la réaction des Niçois ne se fit pas attendre : dès que la reine vint à Nice, ils la jetèrent en prison ainsi que son camerlingue Caracciolo. Les Niçois ne la libérèrent qu’après avoir obtenu toutes les garanties qu’elles ne prendrait pas de mesures d’aliénation de son domaine en faveur d’un prince étranger. La reine se le tint pour dit : le 10 octobre 1352 elle s’engagea à ce que Nice ne soit jamais vendue, puis homologua les statuts de la ville ; l’année suivante elle mandata son beau-frère Philippe de Tarente pour faire consolider les murailles de Nice. Après l’assassinat de la reine Jeanne, son héritier Louis Ier d’Anjou occupa la Provence et c’est précisément pour son adversaire Charles de Duras que les Niçois prirent parti en 1382, ce qui est on ne peut plus clair. Il demeurèrent fidèle à son fils, et ce n’est qu’après sa carence qu’ils choisiront Amédée VII de Savoie, non point prince français et vassal du roi de France, mais prince vassal du Saint-Empire.

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L’un des arguments des tenants de « Nice provençale » le plus souvent avancé est qu’avant 1388, l’on appelait Nice « Cap de Provence » et que plus tard on la nommait encore « Terre Neuve de Provence ». Mais ceci s’explique bien simplement par le fait que ces appellations ne traduisaient que des réalités politiques successives et non une adhésion des populations à la Provence. Quand Nice dépendait politiquement des comtes de Provence, elle était située à l’extrême pointe de leurs territoires à l’Est, et ses rivages en étaient le cap. Après la dédition en 1388, Amédée VII considéra logiquement qu’il s’agissait de « Terres neuves » arrachées à la Provence. Ces dénominations ne sont que des constatations de faits et non une déclaration de droits. La plupart du temps d’ailleurs, l’on appelait couramment une terre du nom de son précédent possesseur. De plus, il est connu que les géographes des XVle et XVlle siècle nommaient notre ville « Nice de Savoie » et que Saint Vincent de Paul dans sa correspondance faisait de même. Ces appellations n’ont pas fait de Nice une cité provençale, pas plus que savoyarde…

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Stéphane Bosio qui s’est longuement penché sur la question et s’est élevé contre les affirmations de Gabriel Hanotaux, développées dans un ouvrage paru en 1928 : La Provence Niçoise. Il relève à juste titre une affirma­tion mensongère : « Quant aux relations de ces régions avec la Savoie, elles ont suivi le va-et-vient des conquêtes alternatives et des occupations militaires, mais elles n’ont jamais changé les bases de la hiérarchie féodale qui faisaient dépendre ces pays du roi de France ». Bosio  y répond de la sorte : « Que dire d’abord d’un lien féodal qui n’a jamais existé… Il faut croire que l’auteur ne s’est documenté qu’auprès de ceux qui ne retiennent de l’histoire de Nice que quelques épisodes. Le silence, la négation massive, ne suffisent cependant pas à supprimer de notre histoire ses autres chapitres… L’histoire impartiale peut rappeler encore qu’en 1691, lors de la prise de la ville par Catinat, les Niçois firent insérer dans la capitulation un article 10 ainsi conçu : « La Ville et les terres adjacentes ne seront ni soumises, ni réunies au Gouvernement Général de la Provence, mais elles seront pourvues par S.M. Très Chrétienne d’un gouverneur indépendant, de manière qu’elles forment une province distincte et séparée ». Effectivement le Sénat de Nice de 1691 à 1696 et de 1704 à 1713, rendit la justice au nom du roi de France, comte de Nice. En 1792, l’abolition de la ligne frontière avec la Provence se fit sans cordialité, puisque les premières déprédations révolutionnaires furent opérées ici par les bataillons marseillais. Cependant le pouvoir central respecta, pour la création du département des Alpes-Maritimes, la ligne du Var comme frontière administrative. Nice demeura sous la Révolution à l’abri des passions royalistes et fédératives qui ensanglantèrent la Provence ».

Pour clore le chapitre du prétendu lien féodal qui aurait lié Nice au comté de Provence et par suite à la couronne de France, venant aux droits du comte de Provence,  nous ajouterons que cette querelle est parfaitement vaine : que ce lien féodal, jadis ait existé ou pas, il fut officiellement abrogé par les bénéficiaires supposés ; Louis XI avait en effet hérité des droits sur la Provence légués par Louis d’Anjou en 1481, mais Louis XII déclara en 1499 « qu’il renonçait à toute espèce d’envahissement de Nice ». François Ier, fils de Charles d’Orléans et de Louise de Savoie, fut encore plus net au sujet des « droits » prétendus de la couronne de France sur Nice, puisqu’il décréta le 10 septembre 1523 « qu’il renonçait solennellement à tous les droits que pourrait avoir la couronne de France sur Nice, au titre d’héritière du comté de Provence ». Juridiquement l’affaire est donc entendue. En 1536 les Niçois se rendirent à Aix afin de récupérer toutes les archives ayant trait à ces droits supposés ; on les leur remit sans aucune opposition et ils les brûlèrent immédiatement en place publique. A défaut d’arguments légaux, la France inventa beaucoup plus tard une prétendue « inféodation linguistique » de Nice à la Provence française.