Une mise au point claire et nette est nécessaire en ce qui concerne Nice, Marseille et la Provence occitane ; le rappel des faits historiques l’est plus encore. Nous avons donc résumé ce que tout Niçois devrait savoir, afin de sortir indemne de la véritable forêt d'inepties et de falsifications qui fleurissent actuellement sur le terreau de la méconnaissance de l’histoire de Nice.

Depuis mille ans, féodaux, souverains, chefs d’Etat et politiciens se sont penchés sur les origines de Nice ; cette feinte sollicitude pour notre histoire, n’eut jamais qu’un seul but, expliquer et justifier les bonnes raisons qu’ils avaient de s’emparer de la ville. Tout les prétextes furent avancés : la langue, le climat, les mœurs, les coutumes, le droit, les affinités, la géographie, l’histoire et jusqu’aux plus infimes détails semblant habiliter les uns ou les autres à s’arroger le droit de supprimer nos libertés. Dans cette optique annexionniste, la souveraineté de l’entité niçoise était niée et ne pouvait soi-disant exister qu’inféodée à l’un de ses envahissants voisins ; chacun d’eux déclina tout et son contraire, selon les circonstances politiques du moment. Dans les temps très anciens, Nice était paraît-il un bien de famille, transmis en héritage ou conquis de haute lutte ; durant la féodalité, on la fit faussement provençale, aragonaise ou angevine ; plus tard, elle serait devenue savoisienne, sicilienne puis sarde ; à Plombières Cavour prétendra qu’elle était italienne, puis un an plus tard, qu’elle était française… Les affirmations les plus fantaisistes furent présentées comme des certitudes historiques au gré de la politique. Pour ces bons apôtres, les Niçois ne disposaient que du droit d’attendre sagement qu’on leur explique qui était leur maître. Cependant, au-delà de ces falsifications historiques, une certitude s’impose naturellement : les Niçois, au cours de leur longue histoire, se sont forgés une identité propre échappant aux schémas réducteurs que tout un chacun prétendait leur appliquer ; pourquoi eussent-ils été provençaux, italiens ou français et non niçois tout simplement ?

La vérité est que l’exception niçoise depuis bien longtemps a dépassé ses composantes, quelles qu’elles soient ; mettre l’une d’elles en exergue n’explique nullement l’harmonie du tout. Les Niçois n’ont jamais éprouvé le besoin de se trouver des parentés protectrices, même si certains s’ingéniaient à leur en imposer. Notre identité existe justement parce qu’elle est différente des autres. Elle s’explique aisément par l’osmose entre des facteurs géographiques, climatiques et historiques, conjugués à la volonté particulière des citoyens et à la continuité dans leurs choix ; le tout constitue un héritage conservé dans la mémoire collective et transmis de génération en génération. Le voisinage et la ressemblance avec d’autres groupes humains, si tant est qu’ils existent, ne sont nullement caractéristiques d’une quelconque filiation.

Depuis l’annexion de 1860, l’on a voulu faire de Nice une cité provençale ; vu de Paris, il s’agit « du Sud ». Les mauvaises raisons de ce très tardif baptême, ne manquaient pas : Niké avait été fondée par « les colons marseillais » (qui en fait étaient grecs et n’arrivaient pas de Lutèce, mais de colonies grecques d’Asie mineure). Nice avait appartenu au comté de Provence, (possession théorique, car les Niçois avaient toujours refusé de s’y soumettre et s’en étaient affranchis), la chaîne alpine rattachait naturellement le Pays de Nice à la Provence, (raisonnement qui appliqué à une autre frontière, ferait de la Belgique une province française, ou de la France une province Belge), la langue niçoise était de souche provençale (alors que l’on y trouve des racines grecques, latines, romanes et même celtes). Pour se persuader que Nice était provençale et donc française, l’on transforma même le Présepi Niçois en crèche provençale, ce qui est une hérésie culturelle. La France s’est empressée de marier Tartarin de Tarascon et Catherine Ségurane, le pont d’Avignon et le Pont-Neuf, où pourtant les Niçois ne tournaient pas tous en rond, le Félibrige et la Ciamada, les santons et les santibelli, la bouillabaisse dont on se régale toute l’année et la poutine qui malheureuse­ment ne dure qu’une courte saison… Ces amalgames n’avaient pour but que de créer artificiellement une province homogène et surtout bien française, en escamotant l’identité niçoise. Certes, nous apprécions tous la Provence qui est une région agréable, mais nous demeurons niçois et comprenons tout à fait que les provençaux comme nous, soient attachés à leur terroir ; l’Arlésienne est jolie fille, mais la Niçoise n’a rien à lui envier ; elle a d’ailleurs plus de caractère ; car si la première se contente d’exhiber ses beaux atours dans la crèche de Noël, la niçoise, elle, sait à l’occasion se servir du battoir à linge… Au fil des pages de cet ouvrage, il a été évoqué l’antagonisme ancien entre le Pays de Nice et la Provence, lequel était d’ailleurs plus politique que culturel. Il convient cependant d’examiner le sujet de plus près, afin de dissiper ces idées fausses, insinuées à dessein dans les esprits, au cours du temps.

En ce qui concerne la Provence, voyons donc si elle constituait une entité politique forte et ancienne, à qui nous aurions pu être rattachés par filiation. Le professeur Chabaneau disait à ce propos lors de la leçon d’ouverture au Collège de France en 1889 : « Dans le Midi de la France, aucune ville, aucune seigneurie n’a acquis la suprématie politique, aucune variété dialectale n’a eu le monopole de la culture littéraire et par suite, aucune dénomination locale n’a un droit véritablement historique à se substituer aux autres… ». L’érudit niçois Eugène Ghis allait dans le même sens et en faisait la brillante démonstration : « On doit dire que le Midi de la Gaule fut, en toute son histoire, génériquement provincial, et c’est en cette simple mesure que les appellations Provence et Provençal, devenues traditionnelles par la force des habitudes faute de meilleurs et plus assurés conforts, peuvent être considérés comme tenant lieu d’appellations spécifiques. Elles sont spécifiques de neutralité congénitale, à tout point de vue. Une pareille situation n’a jamais pu favoriser dans le Midi de la Gaule la formation d’une langue générale une et systématique. Le Midi de la Gaule est resté polydialectal non pas par rapport à une langue-mère provençale dont la notion relève du mythe, mais par rapport au latin vulgaire. Chaque parler naturel du Midi de la Gaule est l’aboutissement de traditions particulières. Chacun de ces parlers est original, pour son propre compte. Il existe entre tous ces parlers de la région méridionale française des points de similitude comme il en existe entre tous les parlers du monde unis par des relations sociales, mais il existe aussi des oppositions. Chercher à éliminer ces dernières par artifice, pour combiner – avec les parties plus ou moins communes des parlers naturels – une langue « littéraire » de prétendue renaissance, que l’on farcit ensuite au moyen de néologismes et d’emprunts hétéroclites, est un simple jeu intellectuel qui doit rester classé dans l’ordre des passe-temps. Il ne faut pas chercher de critère phonétique commun à la totalité des parlers méridionaux de la Gaule ; il n’en existe pas sérieusement… Si Nice, en particulier, a des traits de contact linguistiques avec la Provence, elle en trouve aussi et de plus typiques certainement dans ses adjacences nordiques et orientales… La Science proclame que dans un pays à relations sociales libres, il n’existe nulle part de frontière dialectale. La frontière dialectale, là où elle se produit en dépit des possibilités de relations sociales, est un effort d’ordre politique. C’est la politique nationale française qui tend à créer une tranchée dans notre région. L’apparence d’unité que l’on peut constater entre les parlers modernes du midi de la France n’est pas due à « un déterminisme provençal ». Elle est l’effet de l’influence nivelatrice exercée dans le domaine national par la langue française. Le « patois », qui résulte du mélange entre formules nationales et langage naturel, est le seul agent d’intercompréhension qui relie les sujets parlants du Midi. Mais ce patois est un fait nouveau qui n’a rien à voir avec la tradition latine héréditaire ». Henri Sappia concluait justement : « quoique fils du même père, le Niçois et le Provençal ne sont point les mêmes ».