Nous en venons au couplet sur les morts niçois qui, lui, est véritablement odieux. Napoléon III, comme nous l’avons vu, s’était emparé de Nice pour la transformer en bouclier à ses frontières, et il ne fit qu’y construire des casernes comme ses successeurs ; les Niçois furent injustement sacrifiés à une cause qui n’était pas la leur : la récupération de l’Alsace et de la Lorraine et la pérennité de l’Empire colonial français. Plus de quatre mille d’entre eux ont été contraints au sacrifice suprême, n’ayant d’autres choix que la mort dans les tranchées ou le peloton d’exécution. Il ne faut surtout pas oublier ou taire que seul le trucage du plébiscite de 1860 a rendu ce sacrifice « légitime », en apparence du moins. En ce qui concerne la Savoie, ce « sacrifice » imposé illégalement est véritablement criminel, puisque la Savoie devait être militairement neutre en vertu du traité de 1860 et des traités antérieurs. Justifier l’annexion scélérate par les morts et les souffrances qu’elle avait directement provoqués à Nice, c’était se prévaloir du sang versé injustement par les victimes pour justifier l’action scélérate de ceux qui les avaient envoyés à la mort.

En outre, ces messieurs de l’Acadèmia oubliaient de surcroît qu’au cours des guerres de 1870 et 1914, la France, par l’intermédiaire de certains de ses hommes politiques, d’une partie de sa presse et de son grand état-major, avait jeté les soldats niçois en pâture à l’opinion publique, les traitants de lâches. La simple décence eût voulu que ces cocoricos malvenus ne viennent point troubler le sommeil sacré des Niçois morts inutilement et insultés en guise de remerciement. Par ailleurs, la querelle franco-italienne survenue avant la seconde guerre mondial au sujet de Nice n’était que l’inévitable prolongement des malversations dont s’étaient rendus coupables les gouvernements de ces deux nations en 1860 ; toutes deux avaient vendu et acheté Nice, toutes deux l’avaient sacrifiée à leurs ambitions, avant de se la disputer à nouveau : contrairement à ce que pouvaient affirmer les esprits cocardiers ou ceux qui y avaient intérêt, les vrais Niçois n’avaient aucune raison de prendre parti dans une querelle opposant des puissances qui non contentes de les priver de leur souveraineté, leur avait nui très gravement. Du fait d’événements historiques patents et avérés, les Niçois n’avaient et n’ont d’obligations qu’envers Nice et elle seule. Pourquoi auraient ils dû se déchirer pour savoir s’ils devaient se faire tuer pour l’un ou l’autre des deux pays qui, de connivence, avaient confisqué leur liberté par la force et la fraude ? Depuis 1860, un long et patient travail de sape a été entrepris pour impliquer les Niçois comme les Savoisiens dans des affaires françaises ne les concernant pas et où ils avaient évidemment tout à perdre. Cette manipulation, à la longue, a porté ses fruits, mais ils sont amers et beaucoup d’entre nous le ressentent. Fort heureusement aujourd’hui une grande fraction des Niçois, dont beaucoup de jeunes, le dénoncent hautement, ce qui est la preuve de la pérennité de l’identité niçoise.